< Retour à Visionary Insights

VISIONARY INSIGHTS

Biophilie dans les bâtiments : une façon de renouer avec Mère Nature et d’être en meilleure santé ?

Eloïse Sok
18 Juillet 2018

Biophilie, conception biophilique… voilà des termes qui me semblent bien connus et ancrés dans notre vocabulaire quotidien, en particulier dans le monde de la construction. Et pourtant, lorsque j’en parle autour de moi, nombreux sont ceux qui me regardent avec des grands yeux, qui n’ont jamais entendu parlé d’une telle chose, si ce n’est peut-être en tombant sur un morceau du 8ème album de Björk sur Fip Radio. Je me suis donc dit qu’un petit article sur le sujet pourrait bien être utile pour nos lecteurs !

 

Qu’est-ce que la biophilie ?

Si l’on s’en réfère à ses racines grecques, biophilie signifie littéralement « l’amour du vivant ». Le biologiste Edward O. Wilson a été l’un des premiers à écrire dès 1984 sur l’idée que l’être humain possède une connexion innée avec la nature et d’autres systèmes vivants.1

De ce fait, dès que nous sommes en contact avec la nature, des effets bénéfiques sur notre santé mentale et physique se font ressentir. Repensez à votre dernière promenade dans la nature : ne vous-êtes-vous pas sentis revivifié, relaxé, plus détendu ? De mon côté, l’été ayant enfin fait son apparition il y a quelques semaines à Paris, j’ai passé mes derniers week-ends à l’extérieur, et cela m’a fait le plus grand bien ! Entre séances de footing suivies de pique-niques gourmands au parc Montsouris, promenades en bord de Seine, rêvasseries en contemplant les hauts de la butte Chaumont etc., je me suis sentie revivre ! 

Certains peuples comme les Japonais ont même intégré la biophilie dans leurs pratiques quotidiennes, connaissant depuis bien longtemps les effets réparateurs de la nature sur la santé. Celle-ci prend la forme chez eux du Shinrin-Yoku, littéralement traduit par « bain de forêt », autrement dit marche en forêt. De nombreuses études2 scientifiques ont montré que cette pratique permettrait d’améliorer l’humeur et le sommeil, de diminuer le stress, de réduire la fréquence cardiaque et la pression artérielle, de booster le système immunitaire et d’accélérer la guérison de certaines maladies. Ces mêmes effets ont d’ailleurs été retrouvés au cours de travaux de recherche plus généraux sur le lien entre le contact avec la nature et la santé humaine.3

 

Un regain d’intérêt à travers l’architecture

Si le terme de biophilie est connu depuis quelques décennies déjà, ce n’est qu’avec le regain d’intérêt pour le confort et la santé dans les bâtiments qu’il a réellement refait surface ces dernières années.  

En effet, dans une société où nous passons 90% de notre temps à l’intérieur des bâtiments, notre exposition à un environnement extérieur naturel n’est plus que très limitée. Or nous venons de voir plus haut que le contact avec la nature était un besoin quasi vital pour maintenir une existence saine au cours du temps. Comment pouvons-nous dans ce cas retrouver ce lien avec Mère Nature à l’intérieur des bâtiments ? C’est là tout l’intérêt de la conception dite « biophilique ». Intégrer dans le bâtiment des éléments qui vont directement et indirectement nous reconnecter avec la nature.

On ne parle pas ici seulement de rajouter une plante ou deux sur son bureau. Le rapport 14 Modèles de conception biophiliquede Terrapin Bright Green décrit et illustre les grands principes du design biophilique,  qui intègrent entre autres les éléments suivants :

  • Lien visuel avec la nature et avec les systèmes naturels
  • Lumière dynamique et diffuse
  • Variabilité thermique et renouvellement d’air
  • Perspective et refuge

 

L’importance de la lumière naturelle et des vues vers l’extérieur dans la conception biophilique 

Comment les principes cités ci-dessus se traduisent-ils en pratique en terme de stratégies de conception ? D’une part par un apport prédominant en lumière naturelle dans les bâtiments. Cette dernière est la mieux adaptée à l’œil humain, en plus d’être bénéfique pour nos rythmes circadiens. Son caractère dynamique au cours de la journée et de l’année induit une variabilité en termes d’intensité, de contraste, de distribution, de couleurs dans un même espace, et les occupants du bâtiment en sont stimulés, et leur bien-être accru. Attention cela dit à contrôler la pénétration de lumière directe et les forts contrastes, qui peuvent être gênants pour certaines activités nécessitant une forte concentration.  

Par ailleurs, comme nous le verrons plus en détails dans un prochain article, des variations thermiques sont également bénéfiques pour le confort des personnes, car davantage en accord avec les conditions naturelles existantes dans le monde extérieur. Or la lumière solaire étant aussi source de chaleur, sa présence induit également une variabilité dans les conditions thermiques d’un espace. Cependant, il s’agit de n’autoriser que de légères variations de température, ce qui implique aussi un contrôle bien pensé de la chaleur entrante.  

D’autre part, il est aussi possible de répondre aux principes de design biophilique cités précédemment grâce à un accès privilégié aux vues vers l’extérieur à travers les fenêtres. Cela permet de prime abord un lien visuel avec la nature, essentiel par exemple dans un environnement de bureaux pour relaxer les muscles de l’œil et limiter la fatigue visuelle et cognitive.

Un accès aux vues permet également une bonne connexion avec les systèmes naturels, en nous faisant prendre conscience du monde extérieur, et notamment des changements saisonniers et temporels.  Une telle prise de conscience est susceptible d’améliorer notre état mental et physique.

Enfin, de telles vues permettent également de respecter les principes de perspective et de refuge. Un espace bénéficiant d’une bonne perspective, c’est-à-dire avec une vue dégagée sur une certaine distance tel que dans les savanes africaines, est généralement perçu comme agréable et rassurant, car procurant un sentiment de sécurité et de contrôle. Un espace de refuge procure quant à lui un sentiment de sécurité, de recul et de retrait favorisant la protection, le repos voire la guérison. Des surfaces vitrées transparentes peuvent faire office d’enveloppe protectrice mais non séparatrice, offrant un contact visuel vers l’environnement extérieur pour permettre la surveillance, tout en nous donnant le sentiment d’être protégé d’un environnement extérieur autrefois potentiellement hostile. Sachez que ces différentes observations s’appuient sur certaines théories précises sur lesquelles nous reviendrons plus tard à l’occasion d’un prochain article.

 

Des bienfaits démontrés scientifiquement

Les impacts positifs de ces éléments ont été observés au cours de multiples recherches scientifiques conduites à travers le monde dans des bâtiments conçus selon ces principes, référencées également dans le rapport de Terrapin Bright Green.  

Parmi les effets observés, on peut citer les impacts suivant :

  • Fonctionnalité cognitive et performance : restauration de l’attention et des ressources cognitives
  • Bien-être et santé psychologiques : amélioration des capacités d’adaptation, de la vigilance, des émotions et de l’humeur
  • Bien-être et santé physiques : relâchement des muscles, réduction de la pression artérielle et des taux d’hormones de stress (e.g. le cortisol) dans le sang. 

Ces bénéfices ont été observés à la fois dans des environnements de bureaux, des hôpitaux et des écoles, confirmant l’applicabilité des principes biophiliques à n’importe quel type de bâtiment. A titre d’exemple, l’infographie suivante, réalisée par Humanspaces et issue d’une étude réalisée sur 3600 employés de bureaux répartis sur 8 pays, met en évidence les bienfaits d’un design biophilique dans les espaces de bureaux sur le bien-être, la productivité et la créativité :  

Bénéfices perçus par 3600 employés de bureau d’éléments de conception biophilique comme la présence de végétation et de lumière naturelle (Source : The Global Impact of Biophilic Design in the Workplace)

 

Au vu des études mentionnées, il ne fait plus de doute que la biophilie appliquée au bâtiment est une approche très prometteuse pour la conception d’édifices centrés sur leurs utilisateurs. Et les gains économiques potentiels participent à l’adoption grandissante de cette démarche.5 Aujourd’hui, de nouvelles recherches scientifiques continuent à voir le jour pour justifier l’intérêt d’une conception biophilique. C’est le cas par exemple du projet très ambitieux initié par le BRE au Royaume-Uni, visant à quantifier par une approche scientifique complète l’efficacité de différentes stratégies de design biophilique sur le bien-être, la santé et la productivité des occupants d’environnements de bureaux.  Cela étant dit, je n’ai de mon côté pas attendu les résultats de l’étude pour me mettre des rappels Outlook tels que « arroser plantes de bureaux », « remonter stores », « programmer prochain bain de forêt » etc., pour maximiser au possible les bienfaits d’une réconciliation avec la Nature.   

 

 

Eloïse Sok est Concept Creator au sein de l'équipe SageGlass Europe & Middle-East. Elle est titulaire d'un double diplôme d'ingénieur de l'Ecole Centrale (France) et de l'Université de Tsinghua (Chine). Ses principaux centres d'intérêt sont l'architecture durable, l'éclairage naturel et le confort des occupants. Sa devise : "La passion est notre plus grande force".

 

 

Wilson, E.O. Biophilia. Harvard University Press, 157 pp (1984)

2 Hansen MM, Jones R, Tocchini K, Shinrin-Yoku (Forest Bathing) and Nature Therapy: A State-of-the-Art Review. Int J Environ Res Public Health. 2017 Jul 28;14(8).

3 Frumkin H, Bratman GN, Breslow SJ, Cochran B, Jr PHK, Lawler JJ, Levin PS, Tandon PS, Varanasi U, Wolf KL, et al. Nature Contact and Human Health: A Research Agenda. Environmental Health Perspectives [Internet]. 2017;125 (7).

4 Browning, W.D., Ryan, C.O., Clancy, J.O. (2014). 14 Patterns of Biophilic Design. New York: Terrapin Bright Green LLC (2016).

5 Terrapin Bright Green. The Economics of Biophilia. New York: Terrapin Bright Green LLC. pp. 40. (2012)

 

Sur le même sujet: