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Théorie de la Réduction du Stress : pourquoi voir la nature est bénéfique pour notre santé mentale et physique

Eloïse Sok-Paupardin
16 Mars 2019

Si vous êtes un lecteur assidu de notre blog, un praticien accompli de l’architecture centrée sur l’humain, un amoureux de la nature ou un philanthrope, vous êtes probablement déjà familier avec le concept de biophilie (si ce n’est pas le cas, je vous invite vivement à lire notre précédent article sur le sujet). Dernièrement, je me suis donné comme défi d’aller un peu plus loin dans l’explication des mécanismes à l’origine des bienfaits de la nature sur le bien-être et la santé. Récemment, je vous ai ainsi parlé de la théorie de restauration de l'attention axée sur l’impact des environnements naturels sur nos performances cognitives. Ici, nous allons nous intéresser à une théorie complémentaire et relative aux effets de la nature contre un fléau quotidien connu de tous, à savoir le stress.

 

La ville, source de stimulation constante et de risques pour notre santé mentale

Aujourd’hui, plus de 50% de la population mondiale vit en ville, et ce taux atteindra les 70% d’ici 2050 selon les prévisions. Or de nombreuses études ont révélé que les villes étaient associées à des risques plus élevés de problèmes de santé mentale en comparaison aux zones rurales : entre autres quasiment 40% plus de risques de dépression, des risques de schizophrénie doublés, et davantage d’anxiété, de stress et d’isolement1.

Comment expliquer cela ? Une des raisons tient dans le fait que nous sommes rarement dans une situation de « repos » physique et psychique dans la ville. Au contraire, nous sommes généralement en constant mouvement et continuellement stimulés par des informations et signaux multiples : bruits, foule, trafic, odeurs, lumières etc. Combiné à cela, la pollution, les trajets domiciles-travail, la criminalité potentielle etc. : les facteurs de stress sont nombreux, conduisant à des situations croissantes de stress chronique dont l’impact sur notre bien-être et notre santé est considérable. 

Aujourd’hui, les troubles mentaux touchent 450 millions de personnes dans le monde2, et représentent un coût de $2.5 trillions pour l'économie mondiale3, si bien qu’ils sont considérés comme un des enjeux primordiaux de ce siècle en termes de santé publique.

 


Carte mondiale de la population affectée par les problèmes de santé mentale en 2016 (source: ourworldindata.org)

 

Nos lieux de travail, source de stress et de troubles mentaux 

Les troubles mentaux touchent également une grande partie des travailleurs sur leur lieu de travail, à savoir 1 travailleur sur 5 selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le stress étant l’un des premiers problèmes identifié et connu pour être relié à des maladies cardiovasculaires, gastroentérologies, immunologiques ou neurologiques4. Charge de travail trop importante, pression de la hiérarchie, conflits avec les collègues, incertitudes sur l’avenir de son poste, environnement de travail bruyant et inconfortable etc. sont autant de sources de stress reconnues aujourd’hui. La conséquence : des taux d’absentéisme plus élevés et une diminution significative de la productivité. L’impact économique est gigantesque pour les entreprises : jusqu’à £15 milliards de pertes annuelles au Royaume-Uni5, et £79 milliards aux Etats-Unis.6

La problématique des troubles mentaux au travail dans la presse

 

Petit éclairage sur la physiologie du stress 

Avant de s’intéresser aux potentielles réponses aux défis présentés ci-dessus, il peut être intéressant de comprendre plus en détails ce qu’il se passe d’un point de vue physiologique lorsque nous sommes confrontés à une situation de stress.

Le stress peut se définir comme un processus de réponse de notre corps à une situation perçue comme éprouvante ou menaçante pour notre bien-être. Cette réponse est directement liée à notre système nerveux autonome (SNA), responsable du contrôle des fonctions dites involontaires ou viscérales, comme le rythme cardiaque et respiratoire, la digestion, l’urination, la réponse pupillaire etc.  Lorsque nous sommes dans une situation de stress, notre cerveau réagit et notre corps passe en mode « fuir ou combattre » (par le biais du système nerveux sympathique, SNS), et ce en accélérant le rythme cardiaque et la production de sueur, en ralentissant le système digestif, en activant la sécrétion d’hormones comme le cortisol et l’adrénaline etc. Passé cette situation de stress, notre corps retourne à un état d’équilibre (dit de « repos et de digestion » par le biais du système nerveux parasympathique, SNP, antagoniste au SNS) en ralentissant le rythme cardiaque, en dilatant les vaisseaux sanguins, en activant  de nouveau la digestion etc7.

Notre système nerveux autonome contrôle notre réponse au stress (source: Jerath et al, A unified 3D default space consciousness model combining neurological and physiological processes that underlie conscious experience)

Au tout début de l’histoire de l’humanité, ce type de réponse s’observait dans des situations de danger ou de menace réelle, telles que face à un prédateur. Cependant, aujourd’hui et notamment dans le contexte urbain, de telles situations dangereuses ne sont plus les seules sources de stress. Notre corps réagit de la même façon à toute sorte de stimuli et autres sources de stress telles que décrites précédemment, conduisant alors à un état de stress chronique. Et les conséquences sur notre santé sont malheureusement bien plus graves que si nous étions confrontés à de courtes et ponctuelles situations de stress intense.

 

La nature, source d’émotions positives et de réduction du stress

Fort heureusement pour nous, certains environnements peuvent nous aider à limiter notre exposition au stress et les risques de troubles mentaux et physiques associés : il s’agit des environnements naturels.  

A partir de nombreux travaux de recherche notamment dans les milieux hospitaliers, le chercheur R. Ulrich a développé en 1991 la Théorie de la Réduction du Stress (TRS) afin d’expliquer nos réactions émotionnelles et physiologiques en présence d’éléments naturels8. Cette théorie stipule que la vision d’une scène contenant des éléments naturels comme de la végétation ou de l’eau, suscite des émotions positives et des sentiments tel que l’intérêt, l’agrément, et le calme, et aura un effet restaurateur en diminuant notre état d’alerte suite à une situation de stress. Notre réponse s’en trouvera alors améliorée de façon spontanée et rapide9.

 

Une théorie confirmée par de nombreuses recherches 

La croyance dans les effets restaurateurs et thérapeutiques de la nature pour pallier aux effets préjudiciables de la ville remonte à de nombreux siècles. Par exemple, les habitants de l’ancienne Rome notaient déjà qu’un contact avec la nature pouvait être bénéfique contre le bruit et la congestion urbaine10. Plus récemment, la théorie d’Ulrich a été supportée par de nombreuses études empiriques conduites sur des personnes occupant des hôpitaux11, des prisons12, des communautés résidentielles13, des bureaux14 ou encore des écoles15. Les résultats ont ainsi montré l’effet bénéfique à très court terme d’une exposition visuelle à la nature sur la réduction de la tension artérielle, du rythme cardiaque, des niveaux de cortisol, de la transpiration des mains, de la tension des muscles etc., qui sont autant de marqueurs d’une amélioration de l’activité de notre système nerveux parasympathique. Des effets psychologiques positifs ont également été mesurés et observés notamment sur l’humeur, les niveaux d’anxiété, et le sentiment de confort et de détente. 

Effet d’une exposition à la nature sur la pression artérielle (Source: Physiological Effects of Forest Recreation in a Young Conifer Forest in Hinokage Town, Japan, Park and al. )

 

Des impacts fortement liés à notre évolution 

Les bénéfices de la nature décrits précédemment peuvent trouver une explication dans l’évolution de l’espèce humaine, faisant de la théorie de réduction du stress d’Ulrich une théorie dite aussi « psycho-évolutionniste ».

Durant la plus grande partie de l’histoire de son existence, l’homme a vécu à l’extérieur. Ce n’est que depuis quelques siècles seulement qu’il s’est installé dans les villes et à l’intérieur des bâtiments. Notre organisme n’ayant pu s’adapter à ce nouvel environnement en si peu de temps, nous aurions alors gardé une affinité inhérente envers la nature (dénommée Biophilie), ainsi qu’une prédisposition à répondre positivement à des environnements naturels de type « savane » contenant des composantes susceptibles d’avoir été favorables à la survie de nos ancêtres :  eau, plaines uniformes indicatrices de sources potentielles de nourriture, arbres de canopée, caves et falaises offrant des lieux de refuges et d’observation face aux dangers et prédateurs potentiels, ainsi qu’une certaine profondeur visuelle et complexité7,16. Parce que ces types d’environnements ont contribué au bien-être et à la survie des premiers hommes, leur vue susciterait encore chez l’homme moderne des sentiments de plaisir et de calme, nous aidant à bloquer nos émotions négatives et à nous détourner des sources de stress quotidiennes.

Les paysages de type savane suscitent des émotions positives et relaxantes du fait de notre évolution

 

Conclusion : prévenir le stress et les troubles mentaux grâce aux vues sur la nature depuis les espaces intérieurs 

Pour résumer, il est maintenant reconnu sur la base de preuves scientifiques qu’habiter et travailler près d’espaces verts, avoir des vues sur de la végétation et de l’eau, peut contribuer significativement à réduire le stress et à améliorer notre qualité de vie et notre santé.

Et si votre maison ou bureau n’est pas situé au beau milieu du parc Yosemite ou sous les chutes d’eau d’Iguazu, ne vous estimez pas malchanceux ! Si vous vivez ou travaillez en ville, la présence d’étangs, de cours d’eau, d’arbres, de plantes, et ce au sein de parcs, places, jardins, ruelles, ou bien même intégrés à des façades ou toitures de bâtiments, apportent déjà un réel bénéfice17. Et la bonne nouvelle : comme mentionné dans l'article précédent sur les bienfaits de la nature sur l’attention, l’intégration de plus de verdure et de biodiversité s’observe de plus en plus dans les nouveaux plans de construction et d’urbanisation, pour des raisons de santé publique et d’écologie. 

L’intégration de verdure et de biodiversité s’observe de plus en plus dans les nouveaux plans de construction et d’urbanisation

Dans les établissements de soins, on voit ainsi apparaître depuis ces dernières décennies des jardins dits « thérapeutiques » (notamment aux Etats-Unis), dans le but d’engendrer une diminution de l’anxiété, des symptômes dépressifs et du besoin d’antalgiques, ainsi qu’une amélioration de la qualité de sommeil et de vie des patients, tel qu’observé dans de précédentes recherches18. La présence de tels jardins favorise par ailleurs l’expérience et le bien-être des visiteurs et de l’équipe soignante, qui peuvent également les contempler ou s’y promener. Dans le résidentiel, les biens ayant une vue vers la nature sont généralement très plébiscités et associés à des prix plus élevés19. Il en est de même dans le secteur de l’hôtellerie où les chambres avec une vue sur la mer par exemple sont aussi les plus onéreuses20. Dans les bâtiments de bureaux, la conception biophilique est également devenue une tendance importante : maximisation des vues vers des espaces verts extérieurs depuis les postes de travail, intégration d’atrium et de jardins intérieurs,  murs végétalisés etc. sont autant de stratégies employées pour promouvoir le bien-être, la satisfaction et la productivité des employés21.

Dans tous les cas, de larges ouvertures vitrées sont essentielles pour permettre aux occupants d’avoir une connexion visuelle agréable et continue avec la nature depuis l’intérieur (où pour rappel nous passons 90% de notre temps), et ainsi favoriser une récupération du stress. Elles laisseront en même temps entrer la lumière naturelle, qui en régulant notre horloge biologique procure aussi un bénéfice thérapeutique. Attention toutefois à bien contrôler cette lumière entrante afin d’éviter tout éblouissement et inconfort thermique. 

De larges vues au travers de fenêtres offrent la possibilité d’avoir une connexion continue avec la nature et ainsi favoriser une récupération du stress

Ceci étant dit, n’hésitez pas par ailleurs à vous accorder quelques instants de pause à l’extérieur pour marcher et profiter de l’air frais, essentiels également à l’entretien de notre santé. Et si tout cela n’était pas suffisant, vous avez encore la possibilité de vous abonner à la chaîne National Geographic pour continuer à contempler la nature pendant vos heures perdues.


 

Eloise Sok

 

Eloïse Sok-Paupardin est Concept Creator au sein de l'équipe SageGlass Europe & Middle-East. Elle est titulaire d'un double diplôme d'ingénieur de l'Ecole Centrale (France) et de l'Université de Tsinghua (Chine). Ses principaux centres d'intérêt sont l'architecture durable, l'éclairage naturel et le confort des occupants. Sa devise : "La passion est notre plus grande force".

 

 


 

1 Gruebner O, Rapp MA, Adli M, Kluge U, Galea S, Heinz A: Cities and mental health. Dtsch Arztebl Int 2017; 114: 121 DOI: 10.3238/arztebl.2017.0121

2 Investing in Mental Health, World Health Organization

3 S. Trautman et al, The economic costs of mental disorders. Do our societies react appropriately to the burden of mental disorders?

4 K. Nilsson, M. Sangster, C. Gallis, T. Hartig, S. de Vries, K. Seeland, et al. (Eds.), Forest, trees and human health, Springer Science +Business Media (2011), pp. 1-19

5 At a tipping point? Workplace mental health and wellbeing, March 2017, Deloitte

6 U.S. Surgeon General’s Report on Mental Health, 1999

7 Magdalena M.H.E. van den Berg et al, Autonomic Nervous System Responses to Viewing Green and Built Settings: Differentiating Between Sympathetic and Parasympathetic Activity, Int. J. Environ. Res. Public Health 2015, 12(12), 15860-15874;

8 R.S. Ulrich, R.F. Simons, B.D. Losito, E. Fiorito, M.A. Miles, M. Zelson Stress recovery during exposure to natural and urban environments Journal of Environmental Psychology, 11 (1991), pp. 201-230

9 9 R.S. Ulrich, Aesthetic and affective response to natural environments, In I. Altman & J. Wohlwill (Eds.), Human Behavior and Environment, Vo1.6: Behavior and Natural Environment, New York: Plenum, 85-1 25

10 Wolf, K.L., S. Krueger, and M.A. Rozance. 2014 Stress, Wellness & Physiology - A Literature Review. In: Green Cities: Good Health (www.greenhealth.washington.edu). College of the Environment, University of Washington.

11 R.S. Ulrich, View through a window may influence recovery from surgery, Science, 224 (1984), pp. 420-421

12 E.O. Moore (1982) A prison environment’s effect on health care service demands. Journal of Environmental Systems, 11, 17-34

13 Ward Thompson C, Roe J, Aspinall P, Mitchell R, Clow A, Miller D (2012) More green space is linked to less stress in deprived communities: evidence from salivary cortisol patterns. Landsc Urban Plan 105:221–229

14 W.S. Shin, The influence of forest view through a window on job satisfaction and job stress, Scandinavian Journal of Forest Research, 2007; 22: 248253

15 Ulrich, R.S. 1979 Visual landscapes and psychological well-being. Landscape Res. 0.44-23

16 Orians GH, Heerwagen JH (1992) Evolved responses to landscapes. In Barkow JH, Cosmides L, Tooby J eds. The adapted mind: evolutionary psychology and the generation of culture. Oxford Univ. Press, New York, 555 -579

17 Stigsdotter, Ulrika. (2019). Urban Green Spaces: promoting health through city planning

18 C.C. Marcus, Healing Gardens in Hospitals, Volume I, Issue I: Design and Health, January, 2007.

19 R. Kaplan, The Nature of the View from Home: Psychological Benefits, Environment and Behavior, 2001.

20 Human Spaces 2.0: Biophilic Design in Hospitality

21 K. Gilchrist et al. Workplace settings and wellbeing: Greenspace use and views contribute to employee wellbeing at peri-urban business sites / Landscape and Urban Planning 138 (2015) 32–40

 

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