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VISIONARY INSIGHTS

La sociologie au service de l’architecture, ou comment concevoir des bâtiments confortables

Eloïse Sok
18 Juillet 2018

Le rôle que jouent nos bâtiments sur notre confort, notre bien-être voire notre santé n’est aujourd’hui plus un secret. De nombreuses études et publications scientifiques en témoignent1. Comment alors faire en sorte que nos bâtiments, nos espaces intérieurs, leur aménagement, les matériaux et solutions mis en œuvre, nous apportent le confort que nous recherchons ? Les sciences humaines et sociales peuvent nous donner des clés de compréhension, de par leur approche unique de l’humain sur les plans collectifs et individuels.

Afin de nous éclairer, nous avons sollicité Hélène Subrémon, sociologue de l’habitat chez Saint-Gobain Recherche.   

 

Quel peut être le rôle de la sociologie lorsqu’il s’agit de concevoir ou de repenser nos bâtiments ?

Hélène Subrémon (H.S.) : Les Sciences humaines travaillent depuis toujours sur la façon dont les sociétés occupent un territoire, conçoivent leur habitat, aménagent leurs logements : tant sur le plan technique que sur le plan symbolique. Ces comportements sont à la fois la traduction des règles de vivre ensemble et d’une culture partagée de l’habitat. Pour identifier les spécificités d’une société, les chercheurs en sciences humaines mènent des enquêtes de terrain, mettent en place des protocoles, pour observer, interroger les occupants d’un espace. Au sein de groupes industriels liés à l’habitat, les enquêtes participent à préciser le lien entre matériaux et confort, entre mode constructif et perceptions du bien-être.

En effet, ce lien n’est pas flagrant ! Par exemple, si l’on demande à une personne quelles sont les sources de confort dans sa maison, elle ne va très probablement pas parler de laine de verre, de vitrage, ou de cloison en plaque de plâtre. Elle va, sans aucun doute, parler d’espace, de lumière, de calme, de vues, de praticité, de rangement, de « vivre ensemble », de localisation géographique, de facilité de vivre au quotidien… de beaucoup de choses auxquelles le bâtiment peut contribuer. Mon rôle est alors d’identifier le lien invisible entre les éléments perçus par cette personne, et le bâtiment et ses matériaux.

Parler de son confort quotidien n’est pas chose évidente, tant ce qui définit le confort est une chose ancrée en nous, parfois intime. Par exemple, l’acoustique, la qualité visuelle, thermique ou de l’air, ne se voient pas mais se perçoivent. Or ces perceptions sont généralement peu verbalisées, mais vécues. Le rôle de la sociologie est de s’intéresser aux besoins et aux attentes exprimées par des personnes, mais aussi à la façon dont elles vivent dans un espace. A la différence d’autres approches qui positionneraient les individus dans un environnement contrôlé pour qu’ils s’expriment explicitement sur ce qu’ils ressentent, le sociologue observe, analyse, identifie les « petits gestes » du quotidien, cherche les signaux faibles. Il regarde la façon dont est aménagé un espace pour qu’il soit confortable, comment les meubles sont positionnés et orientés ; il remarque l’ajout d’une plante verte et le soin qui lui est prodigué, le choix d’ouvrir ou de fermer une porte ou une fenêtre, comme autant d’indicateurs qui témoignent d’expériences vécues et qui sont des composantes du confort.

Comment expliquer aujourd’hui que beaucoup de bâtiments ne rencontrent pas la satisfaction de leurs occupants en termes de confort ?

H.S. : L’immobilier est à ce point un objet spéculatif qu’il est bien souvent soumis avant tout à des logiques financières et de conformité à des normes techniques. Jusqu’à très récemment, les habitants n’avaient qu’à s’y adapter. Par ailleurs, la pression foncière dans les grandes agglomérations européennes a amené à faire des compromis, en particulier sur le confort (ex : réduction des surfaces au sol, des surfaces de fenêtres, etc.) afin de pouvoir construire à bas coût. On a ainsi construit des logements simplement pour répondre à un besoin élémentaire – loger les gens -, et sans forcément s’attacher à ce qu’ils y trouvent bien-être et épanouissement. Autrement dit, on a répondu aux enjeux règlementaires et économiques d’abord, les attentes des occupants étant bien souvent secondaires.

Qu’est-ce qui a poussé les acteurs de la construction à reconsidérer ces dernières années le confort des occupants comme un enjeu clé ?

H.S. : Dans les pays occidentaux, la prise en compte du confort dans les bâtiments a été impulsée par la question de la performance énergétique. Les changements réglementaires au regard des consommations énergétiques dans le bâtiment ont permis de prendre en considération les occupants et d’aborder d’autres sujets comme l’acoustique, la qualité d’air, le confort visuel etc. Aujourd’hui, il reste du travail sur la façon de prendre en compte et de mesurer ces indicateurs de confort, mais on ne nie plus leur importance.

D’autre part, il est désormais primordial de se distinguer sur un marché très concurrentiel. On peut donc s’attendre à ce que les métiers de la construction ou de la rénovation renforcent leurs prises de paroles sur leur promesse de confort pour chercher à asseoir leur légitimité sur ce marché.

Par ailleurs, on remarque également peu à peu que le confort peut contribuer à la performance économique des opérations immobilières. C’est aujourd’hui valable avant tout pour les bureaux, car l’équation est plus rapide et nette, mais aussi pour les logements sur le long terme puisqu’il s’agit, bien souvent, de bâtiments avec un mode d’occupation stable.

La lumière naturelle apparaît-elle comme un paramètre important du confort des occupants ?

H.S. : J’ai pu observer au cours de mes enquêtes que l’envie de lumière, d’un espace baigné de soleil, est le premier besoin exprimé spontanément par les gens, dans tous types de bâtiments (logements, bureaux…). Et une des spécificités très intéressantes du confort visuel apporté par la présence de lumière naturelle est qu’il peut venir compenser d’autres conditions d’inconfort. Par exemple, dans un espace exigu, ou dépourvu d’une vue appréciable sur l’extérieur, ou présentant d’autres défauts, si l’on peut jouer sur les ouvertures, la qualité des vitrages, ou tout type d’aménagement qui viendrait apporter plus de lumière naturelle, alors on peut atténuer notre perception d’inconfort sur les autres aspects.

La sociologie au service de l’architecture : est-ce un nouveau concept ?

H.S. : L’architecture et les sciences humaines se fréquentent en fait depuis très longtemps.

 Dans les années 1970, l’arrivée de l’architecture moderne et de l’industrialisation des modes constructifs a entraîné une très forte poussée des sciences humaines, notamment parce que cette architecture portait aussi un projet de société. On s’interrogeait alors sur la perception de l’architecture, l’uniformisation des constructions, partout en Europe et en Amérique du Nord.

Et aujourd’hui, il est désormais courant que les architectes et les urbanistes s’associent avec des sociologues dans le cadre d’une approche participative. Cette pratique s’observe aussi beaucoup chez les bailleurs sociaux qui cherchent à rénover leur parc de logements ou à construire des bâtiments expérimentaux.

Peut-on envisager de systématiser l’usage de la sociologie et d’enquêtes dans les bâtiments de demain ?

H.S. : Systématiser ce type d’approche me paraît un peu ambitieux. En revanche, on observe qu’elles se multiplient, et notamment dans les bâtiments tertiaires où elles participent à des démarches RSE. De plus, dès lors que les bâtiments ont une fonction commerciale ou une valeur locative très forte comme c’est le cas de l’immobilier de bureau, le lien entre satisfaction des occupants et bâtiment peut être plus facilement monétisé et donc valorisé.

Le secteur de la rénovation semble plus propice au questionnement des occupants car il faut tenir compte des personnes déjà présentes. Dans la construction neuve, la difficulté est qu’on ne sait pas qui va occuper les bâtiments. Il est dans ce cas plus délicat, mais pas impossible, de mobiliser les sciences sociales pour anticiper les besoins et les usages, et adapter les espaces en fonction. A cause de cette inconnue, certains architectes projettent leur propre vision de ce que devrait être un espace de travail, un espace de vie etc. Et cela peut au final se traduire par des modes de constructions, des formes, des associations de couleurs et de matériaux difficilement conciliables avec les besoins triviaux des occupants.

Penses-tu qu’avec le temps on réussira à créer des bâtiments complètement confortables ?

H.S. : Je ne crois pas qu’on arrivera à concevoir des environnements 100% confortables tels que la pensée de l’ingénieur les définit, c’est-à-dire, par une optimalité des conditions physiques d’un lieu. La diversité d’individus, d’usages, de modes de vie fait qu’on ne trouvera jamais une proposition de construction commune qui satisfera tout le monde. Et tant mieux !  Ensuite, il y aura toujours un écart entre les modes de construction et les solutions qu’on pourra offrir, et les attentes des gens qui en fait évoluent constamment. L’objectif n’est pas d’entrer en adéquation totale avec les besoins des gens, mais de réduire cet écart. Et l’écart qu’il restera sera en fait l’expression de notre diversité en tant qu’individu, de notre diversité sociale et culturelle.

Et au final, les gens s’accommodent, tant soit peu qu’on leur laisse la possibilité de s’approprier leur espace, par exemple en rajoutant des plantes dans leur bureau pour palier à un manque de lumière naturelle, à une vue non satisfaisante, ou à un bureau aux couleurs monotones. Du fait de cette marge de manœuvre, on maintient un espace de liberté, d’expression, de diversité, de culture, de personnalité, qui est absolument vital pour les gens, et qui fait qu’ils peuvent s’accommoder à certains inconforts !

 

Hélène Subrémon est sociologue de l’habitat chez Saint-Gobain Recherche depuis 2015. Elle fait partie de l’équipe Design et Expérience Utilisateurs, à Saint Gobain Recherche et participe au programme R&D « Building Science ».              

Hélène collabore avec différentes activités du groupe (vitrage, isolation, distribution etc.), pour les aider à mieux prendre en compte la perception et les attentes en termes de multi-confort des clients et occupants de bâtiments. Avant de rejoindre Saint-Gobain, Hélène était chargée de recherche au sein de l’Ecole des Ponts ParisTech, sur des thématiques liées aux transformations profondes de la ville, du bâtiment et des usages. 




1The business case for green building, World Green Building Council Report, 2013

 

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