< Retour à Visionary Insights

VISIONARY INSIGHTS

Créer des bâtiments plus sains grâce à la psychologie environnementale

Eloïse Sok-Paupardin
14 Juin 2021
Environmental Psychology

Lorsqu’il est question de placer l’humain au cœur de la conception des bâtiments, il n’est plus possible de s’appuyer uniquement aux sciences « dures ». Les sciences humaines et sociales, auxquelles appartient la psychologie environnementale, jouent un rôle essentiel. Pour comprendre cette discipline fascinante et découvrir comment elle peut contribuer à la création d’espaces de meilleure qualité pour les occupants des bâtiments, nous avons fait appel à Femke Beute, propriétaire de LightGreen Health et chercheuse postdoctorale à l’université de Jönköping.

 

Qu’est-ce que la psychologie environnementale ? Quand est-elle née et dans quels buts ? 

Femke Beute (F.B.) : La psychologie environnementale étudie la double interaction entre la personne et l’environnement. Elle repose sur le constat suivant : l’environnement nous influence, mais nous influençons également notre environnement. Il s’agit d’une discipline relativement récente de la psychologie, qui a reçu moins d’attention que la psychologie clinique et sociale, par exemple, bien qu’elle gagne en importance et que le nombre de chercheurs travaillant dans ce domaine ne cesse de croître. Historiquement, la psychologie a commencé par s’intéresser exclusivement à l’individu, avant d’élargir son champ d’action à l’environnement physique et social avec les travaux d’Egon Brunswick, de Kurt Lewin et de Roger Barker datant d’il y a un siècle environ.

La psychologie environnementale s’articule autour de deux axes majeurs. Le premier axe, dans lequel s’inscrit mon travail, s’intéresse à l’influence de l’environnement sur l’individu en matière de comportement humain, de cognition, d’affect, de physiologie, etc. On peut notamment citer les exemples de la restauration (amélioration de l’humeur, réduction du stress), du « wayfinding » (comment les personnes trouvent leur chemin dans un bâtiment ou une ville qu’elles ne connaissent pas) ou encore de l’attachement au lieu (quelles sont les caractéristiques physiques qui font que l’on s’attache à un certain lieu). Le deuxième axe – la psychologie de la conservation – se concentre sur les relations entre les personnes et le monde naturel, ainsi que sur la manière de favoriser des comportements plus respectueux de l’environnement pour conserver ce monde naturel. 

Aujourd’hui, la psychologie environnementale n’est pas (encore) pleinement établie, ni enseignée comme une discipline à part entière au même titre que la psychologie sociale, par exemple. Il n’existe d’ailleurs que quelques sous-départements de psychologie environnementale dans le monde. La plupart des spécialistes de ce domaine sont dispersés entre différentes disciplines, comme la psychologie du travail ou la psychologie clinique, l’architecture, l’épidémiologie et la science médicale. Si cet état de fait pose des défis, il en est aussi le moteur.

 

Quels sont les liens entre la psychologie environnementale et l’architecture ?

F.B. : Je dirais que ce sont deux disciplines distinctes qui examinent la même chose et s’intéressent au même sujet, mais utilisent un langage différent et présentent parfois des objectifs différents. De plus, si l’on considère les implications pratiques dans leur ensemble, la recherche avance à un rythme très lent. En tant qu’architecte, lorsqu’une mission vous est confiée, vous ne pouvez pas vraiment vous permettre de retarder le processus pour entreprendre des travaux de recherche. Dans le monde de la recherche, nous voulons être très prudents sur les déclarations que nous faisons. Le défi est donc de réussir à transformer les résultats de nos études en un projet architectural. Par exemple, les observations des effets d’une fenêtre sur le bien-être menées en laboratoire peuvent différer de celles réalisées dans le monde réel, possiblement en raison de la forme et des dimensions de la pièce, de la hauteur du plafond, de la couleur des murs, etc.

Je suis cependant convaincue que ces disciplines tendent à se rejoindre. Lors de mes études d’architecture, je voulais absolument comprendre comment les bâtiments influençaient les individus et comment je pouvais mettre à profit mes projets de conception pour aider les gens à se sentir mieux. Malheureusement, ce type de recherche se heurtait à une certaine incompréhension au sein du département d’architecture dans lequel je poursuivais mes études à l’époque. J’ai donc commencé à regarder ce qui se faisait ailleurs et je suis tombée sur le programme « Interaction Humain-Technologie». Ses membres s’intéressaient à ce genre de questions et c’est à ce moment-là que j’ai pris la décision de les rejoindre.

Aujourd’hui, lorsqu’on regarde des départements d’architecture très similaires, on constate que de plus en plus de recherches s’intéressent à l’humain. Les départements d’architecture commencent à adopter les outils et méthodes de recherche développés en psychologie environnementale. Et cette tendance devrait selon moi prendre de l’ampleur. Une communication à double sens pourrait se révéler bénéfique pour tous. En effet, si les chercheurs sont constamment plongés dans les chiffres et ressentent le besoin de tout contrôler, les architectes s’intéressent davantage aux orientations de la conception et à la transcription d’un concept fort en matériaux. La psychologie environnementale a beaucoup à apprendre des intuitions et des défis de conception des architectes. Comme je l’ai dit précédemment, il y a un très grand pas à franchir pour passer des manipulations à micro-échelle réalisées par les chercheurs en laboratoire à la complexité du monde réel.

 

environmental psychology and architecture

 

Quels avantages pourrions-nous tirer d’une collaboration plus étroite entre la psychologie environnementale et l‘architecture?

F.B. : L’objectif ultime est de comprendre comment notre environnement physique nous influence, et de mettre en œuvre cette compréhension pour créer des bâtiments sains et de qualité pour les personnes qui les occupent, tout en faisant en sorte que ces bâtiments soient plus que de simples abris servant à nous protéger de la pluie. Ce n’est pas une tâche facile dans la mesure où la création d’un espace découle systématiquement d’une combinaison de plusieurs facteurs. Mais dans un contexte où la population des villes augmente et où l’environnement bâti est pris d’assaut, cette démarche devrait gagner en importance. Sans oublier que la crise actuelle du Covid-19 démontre à quel point les gens attachent de l’importance à vivre dans des endroits agréables, tout en disposant d’un accès vers l’extérieur. L’architecture a besoin des connaissances et des apports de la recherche, et la recherche doit comprendre les intuitions de l’architecture.  Nous avons besoin des deux parties, comme d’un langage commun, pour traduire les résultats dans le monde réel.

 

As-tu des exemples de la manière dont la psychologie environnementale est appliquée dans la pratique pour créer des bâtiments plus sains ?

F.B. : Il existe un certain nombre de domaines dans lesquels on assiste à un brassage efficace. Les environnements dédiés à la guérison en sont un bon exemple. Les enseignements tirés des environnements « restaurateurs » et les facteurs contribuant à la réduction du stress y sont progressivement mis en œuvre. Par ailleurs, des études pré- et post-occupation pourraient être mises à profit en vue de poursuivre la mise en œuvre de la psychologie environnementale dans de vrais bâtiments, notamment par le biais d’enquêtes, afin que nous puissions apprendre par la pratique. Certaines innovations liées aux méthodologies de recherche pourraient également être exploitées pour réaliser davantage de tests sur le terrain et contribuer ainsi à combler le fossé entre la conception et la recherche.

À titre d’exemple, l’utilisation de mesures ambulatoires – avec des smartphones et des capteurs – permet d’obtenir plus de renseignements sur les pratiques des individus et la façon dont ils interagissent avec leur environnement. Autrefois, les premières technologies employées en psychologie environnementale étaient des traceurs physiques. Ces derniers permettaient de voir où les gens marchaient, comment ils utilisaient le bâtiment. Aujourd’hui, associés à des technologies et des capteurs plus modernes, ils pourraient nous aider à mieux comprendre comment l’environnement bâti nous influence. Nous pourrions même les combiner avec de grands ensembles de données regroupant des informations sur les caractéristiques physiques de l’environnement et le comportement humain au sein de cet environnement : ce que les personnes ressentent, leur niveau d’activité, leur fréquence cardiaque, etc. La technologie et les méthodes de recherche existent, mais nous devons les mettre en œuvre avec intelligence et trouver des personnes disposées à les déployer à plus grande échelle et à payer pour cela.

 

Environmental Psychology

 

Comment tes activités de recherches et d’enseignement influencent-elles ta perception de la lumière du jour et des vues ?

F.B. : Bien sûr, lorsque l’on prend connaissance de l’importance d’être exposé à la bonne quantité de lumière naturelle au bon moment de la journée, de bénéficier d’une vue sur la nature ou de vivre dans un environnement naturel, cela ne vous laisse pas indifférent. J’ai moi-même déménagé dans un lieu où la nature était plus présente pour que ma fille puisse grandir dans un environnement plus naturel, car je sais que c’est très important pour elle. J’essaye également de profiter de la lumière du jour au maximum en m’asseyant près des fenêtres autant que possible. Et lorsque je dispense des enseignements sur ce sujet à des étudiants, il est fréquent que certains d’entre eux viennent me voir pour me dire que cela a changé certains aspects de leur vie.  Dans la vie, des interventions toutes simples peuvent avoir d’importantes répercussions.

Mais lorsque j’aborde le sujet avec des personnes de mon entourage qui ne travaillent pas dans ce domaine, je me rends compte qu’il y a énormément de choses dont elles ne sont pas conscientes. Nous avons encore beaucoup à gagner en éduquant les gens et en traduisant les résultats de la recherche en connaissances. Prenez l’exemple des hôpitaux. Leur priorité étant les résultats médicaux, et les bienfaits de la nature et de la lumière du jour étant principalement liés à la santé mentale et physique, il est logique que ces connaissances aient été initialement acquises au sein de ces établissements, puis qu’elles aient été appliquées en tant qu’intervention. Mais certains éléments pourraient aussi être appliqués à d’autres types d’environnements, comme les maisons et les bureaux. Nous pourrions également collaborer avec des architectes pour concevoir le bâtiment parfait, mais les effets réels dépendraient de la façon dont les usagers l’utilisent. Par exemple, si vous décidez d’installer une superbe fenêtre dans une pièce, mais que l’occupant décide d’ajouter un rideau très épais devant, vous en perdrez les bénéfices.

 

Quels sont les principaux défis et lacunes en matière de recherche – notamment en ce qui concerne les fenêtres – sur lesquels la psychologie environnementale devrait se pencher à l’avenir ?

F.B. : Bien qu’il reste encore de nombreux aspects à traiter, les fenêtres ont déjà fait l’objet d’une attention particulière, toutes proportions gardées. Il est maintenant temps que nous regardions, par exemple, où placer les fenêtres dans une pièce et quels aspects de la pièce peuvent jouer un rôle important (choix des matériaux, dimensions, forme de la pièce, etc.). Les vues sur l’extérieur peuvent être « restauratrices », mais la façon dont le bâtiment est conçu peut l’être tout autant. Nous devons adopter une vision plus globale de la nature, en intégrant la lumière du jour dans notre perception de l’environnement et en faisant le lien entre les types de vues et la lumière du jour, cette dernière faisant partie intégrante de la nature. Nous devons nous intéresser de plus près aux changements métérologiques, à la dynamique météorologique de la lumière du jour et à son impact sur les occupants des bâtiments, ainsi qu’à la manière dont nous pouvons capturer ces connaissances dans la conception architecturale et les utiliser pour créer des expériences « restauratrices ». Le simple fait de pouvoir voir les ombres des feuilles bouger au gré du vent sur le mur, ou disparaître après le passage d’un nuage devant le soleil, pourrait aider les occupants à se sentir mieux.

Les environnements naturels sont « restaurateurs » : aller à l’extérieur nous permet de nous sentir mieux et d’être plus performants. Comment, dans un monde de plus en plus urbanisé, conserver ce lien avec la nature et la lumière du jour, et faire en sorte que les besoins essentiels de la population soient satisfaits même dans les villes ? Voilà le principal défi des concepteurs.

 

 

 

Femke Beute est une psychologue environnementale qui étudie les effets bénéfiques de notre environnement physique sur les humains. Elle s’intéresse plus particulièrement aux effets de notre environnement naturel et bâti et de l’exposition à la lumière du jour sur la santé et le bien-être. Elle aspire en outre à compléter les recherches menées en laboratoire par des recherches sur le terrain, visant à mieux comprendre l’interaction complexe entre les humains et leur environnement dans la vie quotidienne, en utilisant la mesure ambulatoire et la technologie des smartphones. Femke Beute est titulaire d’une licence en architecture et d’un master en interaction humain-technologie. Son projet de doctorat s’est intéressé aux effets bénéfiques de l’exposition à la nature et à la lumière du jour sur la santé mentale. En 2018, elle a fondé sa propre agence de conseil en recherche, LightGreen Health, dans le but d’approfondir la compréhension scientifique des effets bénéfiques de notre environnement physique sur la santé et le bien-être et, plus important encore, d’informer les personnes extérieures au milieu universitaire sur ces résultats scientifiques et de soutenir l’application de potentielles interventions restauratrices dans la conception et la planification. En parallèle de son travail de consultante, Femke Beute occupe un poste universitaire dans la recherche sur l’éclairage à l’université de Jönköping.                                           

 

Eloise Sok

 

Eloïse Sok-Paupardin est Concept Creator au sein de l'équipe SageGlass Europe & Middle-East. Elle est titulaire d'un double diplôme d'ingénieur de l'Ecole Centrale (France) et de l'Université de Tsinghua (Chine). Ses principaux centres d'intérêt sont l'architecture durable, l'éclairage naturel et le confort des occupants. Sa devise : "La passion est notre plus grande force".

 

Sur le même sujet: