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VISIONARY INSIGHTS

La lumière du jour, un puissant allié pour notre santé !

Eloïse Sok
25 Juin 2018

Vous est-il déjà arrivé de passer plusieurs heures voire journées d’affilé dans une pièce sans fenêtre, sans aucun accès à la lumière du jour  et éclairée uniquement artificiellement? Vous est-il déjà arrivé de vous envoler vers l’autre bout du monde, et de subir les effets du fameux « Jet Lag »? Si c’est le cas, qu’avez-vous ressenti ?

Très récemment, une de mes collègues me racontait son dernier voyage d’affaires en Asie, où elle avait passé une semaine entière en réunion dans une salle sans fenêtre. «En plus de la fatigue et des problèmes de sommeil liés au décalage horaire, j’avais une sensation étrange de mal-être.  Le midi lorsqu’il était l’heure de déjeuner, je ne savais plus vraiment si j’avais faim ou non, mon corps ne m’envoyait plus les bons signaux, j’avais perdu mes repères » me disait-elle.

Voyons à présent sur la twittosphère quelques réactions de personnes ayant vécu une situation similaire :

Migraines, fatigue, sensation d’endormissement pendant la journée, insomnies pendant la nuit, dépression etc. Tous ces symptômes décris ci-dessus ne sont pas que le fruit de notre imagination,  mais peuvent effectivement être liés à un manque ou à une absence de lumière naturelle. En effet, la lumière naturelle, en plus d’éclairer le monde et de nous permettre de voir ce qui nous entoure,  joue un rôle bien plus important et essentiel pour notre organisme et notre santé !  De nombreuses fonctions biologiques telles que le sommeil, la mémoire, la vigilance, l’humeur, dépendent de notre exposition quotidienne à la lumière naturelle. Et l’explication scientifique derrière cela ?

La découverte majeure d’un troisième photorécepteur dans l’œil 

Vous vous souvenez certainement (ou pas) de votre cours de SVT sur la vision humaine au lycée ? Des deux photorécepteurs composant la rétine que sont les cônes et des bâtonnets, les premiers servant à voir les couleurs, et les seconds à capter la luminosité ?  Et bien figurez-vous qu’on ne vous a pas tout dit ! Il existe en effet dans l’œil un troisième type de photorécepteurs, dénommés « cellules ganglionnaires de la rétine intrinsèquement photosensibles », ou ipRGCs [1], sensibles également à la lumière, et notamment la lumière bleue (j’y reviendrai dans un prochain article), mais dont la fonction n’a rien à voir avec la vision !

Lorsqu’elles détectent la lumière, ces cellules ganglionnaires communiquent directement avec notre cerveau, et notamment avec notre horloge biologique. Cette montre interne contrôle de nombreuses activités physiologiques, telles que la température corporelle, la pression artérielle, la production d’hormones (entre autres la mélatonine et le cortisol qui influent spécifiquement sur notre sommeil) et bien d’autres, qui suivent toutes un rythme cyclique circadien, c’est-à-dire d’environ 24  heures. Or, notre horloge interne a besoin d’être recalée sur l’heure terrestre chaque jour, et ce grâce à l’action de signaux extérieurs comme la lumière du jour (et plus précisément l’alternance jour-nuit) [2].

Un grand nombre de nos fonctions sont régulées par notre horloge biologique (Source: the body clock guide to a better health, Smolensky and Lamberg)

Sans ce recalage, nos rythmes biologiques se retrouvent désynchronisés et perturbés, entrainant alors des effets néfastes à court et à long terme sur notre santé mentale (stress, dépression, insomnies, fatigue, problèmes de concentration…) et physique (troubles gastro-intestinaux, problèmes cardiovasculaires, diabètes, cancers, etc.) [3]. Ces symptômes peuvent s’observer chez des personnes privées de lumière naturelle pendant une certaine période, et dont l’horloge interne est en décalage avec le cycle jour-nuit. C’est le cas par exemple de ma collègue et de nos membres de la twittosphère.

Au-delà de ses effets sur nos rythmes biologiques, la lumière aurait aussi des effets directs stimulants sur notre vigilance et nos performances cognitive [4], toujours par le biais des ipRGCs. Si vous vous demandez pourquoi on ne vous a jamais parlé de ce troisième type de photorécepteurs, c’est sans doute bien moins du fait de leur nom imprononçable, que parce que leur existence n’a été découverte qu’en 2001 et qu’à ce jour il reste encore certaines inconnues dans la compréhension des mécanismes à l’origine de leurs effets dits « non-visuels ». Si nous savons avec certitude aujourd’hui que l’intensité et la composition spectrale de la lumière, le moment et la durée d’exposition, et l’historique de l’exposition antérieure à la lumière en sont des paramètres clés [5], le mystère est encore loin d’être élucidé.  

Les trois types de photorécepteur de l’oeil et les effets non-visuels la lumière naturelle (Source : EPFL)

Bientôt un enjeu global de santé publique?

Pourtant, dans une société où nous passons la majorité de notre temps à l’intérieur des bâtiments et sommes de plus en plus exposés à diverses sources de lumière artificielle (éclairages, écrans…), et cela à toute heure de la journée, comment faire en sorte que chacun d’entre nous ait la « bonne » dose de lumière, et aux « bons » moments pour être en bonne santé ? Malgré les multiples travaux de recherche menés jusqu’à ce jour, les recommandations et normes n’en sont qu’à leur prémisses. De nombreuses études sont encore en cours pour tenter de résoudre cette équation complexe. Le sujet fait d’ailleurs aujourd’hui intervenir un panel de plus en plus varié de disciplines telles que la biologie, la psychologie, les neurosciences, en plus de l’architecture et l’ingénierie.

En attendant, quelles solutions adopter?

Dans l’attente, retenons que si les bienfaits de la lumière naturelle ont déjà été observés depuis longtemps [6], la découverte récente des causes biologiques sous-jacentes ont démontré plus que jamais l’importance d’intégrer la lumière naturelle dans la conception des bâtiments. Bien entendu, cela doit se faire de façon intelligente afin de ne pas créer d’autres sources potentielles d’inconfort (surchauffe, éblouissement). Pour y arriver, il existe aujourd’hui des règles de bonne pratique, ainsi que tout une gamme de produits et de solutions spéciaux. Les outils de modélisation peuvent également être d’une aide précieuse dans l’optimisation des choix architecturaux. Tous ces derniers sujets feront d’ailleurs l’objet de futurs articles à venir dans ce blog.

Par ailleurs, en tant qu’usagers des bâtiments, qu’on ait la chance ou non de vivre ou de travailler dans des espaces avec de la lumière naturelle, autorisons-nous dans tous les cas une à plusieurs échappées à l’extérieur pendant la journée et notamment le matin, afin de remettre notre horloge interne à l’heure, sans oublier de refaire le plein de vitamine D quand la météo le permet ! Et tentons également de limiter au possible notre exposition aux écrans le soir avant d’aller nous coucher, afin de ne pas trop retarder le passage de Morphée.

Enfin, si tout cela n’est pas suffisant, une cure de luminothérapie peut également s’envisager en complément.

Note : cet article vise à vous donner un premier aperçu des liens entre lumière naturelle et santé, et est le premier d’une série plus complète sur le sujet, où je partagerai avec vous les dernières connaissances et avancées de la recherche, ainsi que des réflexions d’experts dans le domaine.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez dès à présent en apprendre un peu plus sur la lumière naturelle, et ses effets non-visuels notamment sur notre horloge biologique, voici quelques premières références très intéressantes qui pourront vous éclairer :

  • Présentation TED de Mariana Figueiro, chercheuse renommée en chronobiologie du Centre de Recherche sur la Lumière (LRC), qui nous sensibilise à l’importance de la lumière pour une conception « éclairée » des bâtiments: https://www.tedmed.com/talks/show?id=293012
  • Circadian Rhythms: A Very Short Introduction” de Russell Foster, professeur en Neurosciences circadiennes à l’université d’Oxford, et Leon Kruztman: ce livre qui vous introduira aux grands principes scientifiques des rythmes circadiens.

 

 

Eloïse Sok est Concept Creator au sein de l'équipe SageGlass Europe & Middle-East. Elle est titulaire d'un double diplôme d'ingénieur de l'Ecole Centrale (France) et de l'Université de Tsinghua (Chine). Ses principaux centres d'intérêt sont l'architecture durable, l'éclairage naturel et le confort des occupants. Sa devise : "La passion est notre plus grande force".

 

 


 

[1] “The business case for green building “ World Green Building Council Report, 2013

[2] Foster, RG.,  et al “The rhythm of rest and excess”, Natura Reviews Neuroscience, 2005

[3] Vandewalle, G, The stimulating impact of light on brain cognition function, Medecine Science, Vol. 30, Num. 10, Oct. 2014, pp 902-909

[4] Andersen, M et al Modelling 'non-visual' effects of daylighting in a residential environment, Building and Environment (ISSN: 0360-1323), vol. 70, p. 138-149; Elsevier, 2013

[5] Berson D. M., et al (2002) Phototransduction by retinal ganglion cells that set the circadian clock. Science, 295, 1070–1073

[6] Gronfier C, et al Entrainment of the human circadian pacemaker to longer-than-24h days. Proc Natl Acad Sci USA. 2007;104(21):90819086

 

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